Témoignages - Dr François DE LAROQUE Psychiatre,

L’entretien commence par une présentation de l’association, par Norbert, son rôle, ses activités, ses membres et la création il y a un an d’un Bulletin d’Information (Le Lien).

Norbert expose également, avec beaucoup d’émotions, les différentes problématiques liées à la stomie et au vécu du patient stomisé : la culpabilité, l’acceptation, les enfants, le couple, la reconstruction de l’image et la communication au sein de la cellule familiale. L’entretien va se dérouler autour de ces problématiques et autour de la nécessité de la parole.

Dr François De Laroque : Au cours de mon activité à l’hôpital Beaujon je n’ai jamais été, ou quasiment jamais été, amené à rencontrer des patients stomisés. J’exerce quant à moi 3 activités au sein de l’hôpital :

  • je m’occupe du service de psychiatrie,
  • je fais des consultations en ambulatoire : ce sont des patients adultes qui viennent de l’extérieur pour me consulter,
  • j’ai une activité de psychiatrie de liaison, c'est-à-dire une activité de consultant au sein de l’hôpital, où je vais apporter dans les services un avis psychiatrique pour des patients qui le souhaitent, ou pour des équipes médicales qui ont besoin d’un avis psychiatrique pour des patients qui présentent une décompensation psychiatrique plus ou moins grave.

A ce titre, je suis amené à voir toutes sortes de tableaux psychiatriques en dehors des urgences : je m’occupe des patients suivis pour des greffes de foie et de poumons (plus particulièrement) et, notamment des problèmes de dépression qui peuvent survenir autour de maladies au long cours, des
pathologies cancéreuses et autres.

J’ai volontiers souhaité vous rencontrer car Beaujon bouge beaucoup dans ses activités.
Est apparue notamment une nouvelle antenne de chirurgie digestive spécialisée dans la chirurgie colorectale. Il s’agit du service du service dirigé par le Pr. Gallo.

J’ai d’ailleurs dernièrement rencontré un des praticiens hospitaliers pour parler avec lui des patients qui gravitent dans le service. L’équipe du Pr. Gallo fonctionne de façon très autonome avec leur
stomathérapeute qui vient de l’hôpital Bichat.

Je leur ai signalé que je suis à la disposition de tout patient qui souhaiterait me rencontrer ; néanmoins, à ce jour, aucun de ces patients de l’unité de chirurgie colorectale n’a demandé à me voir.

Norbert : Il faudrait que les médecins du service en parlent

Dr François De Laroque : Le premier travail d’information des équipes soignantes doit se faire par les soignants eux-mêmes. Vous pouvez me contacter à tout moment avec mes horaires de disponibilité pour me permettre de rencontrer vos patients.

Pour ce qui est du corps médical, nous n’avons pas forcément tout le temps nécessaire à consacrer aux patients pour les informer, les rassurer, les faire cheminer dans l’acceptation de leur stomie provisoire ou définitive.

D’autre part, les praticiens ne sont pas – le plus souvent- formés à ce type de prise en charge. A mon avis la participation d’un psy dans cette plateforme est vraiment intéressante.

Norbert : Je dis souvent aux infirmières stomathérapeutes : vous êtes stomathérapeutes, vous n’êtes pas stomisés et nous c’est l’inverse.

Dr François De Laroque : Je disais que je n’ai jamais été au contact de patient stomisé. En fait ce n’est pas tout à fait juste : j’ai été appelé il y a quelque temps déjà, au chevet d’une patiente stomisée qui avait une greffe des poumons avec des complications digestives qui ont nécessité une stomie
transitoire et qui ne l’a pas tolérée. Elle ne souhaitait pas me rencontrer, d’où la nécessité que la demande vienne du patient lui-même. Elle était cantonnée dans son idée qu’elle ne pourrait jamais vivre avec sa stomie. La continuité ayant été rétablie 14 mois plus tard elle était toujours dans le refus total ; je me suis présenté plusieurs fois à son chevet et à chaque fois cela a été un échec.

Maxime : Dans le cas où les patients vous sollicitent, comment intervenez vous et quel dialogue avez-vous avec eux ?

Dr François De Laroque : Avant tout, j’ai un travail d’écoute et j’essaie surtout de bien cibler la demande du patient, de voir comment lui répondre sur les questions qu’il se pose : le problème de l’acceptation, ou le problème de l’attitude à adopter envers leurs enfants ou toute autre problématique.
La question du couple c’est quelque chose dont on peut tout à fait débattre avec un praticien intéressé par le problème du vécu d’une stomie, la question de l’intimité, découvrir chez soi une nouvelle intimité, une intimité dans l’intimité qu’est la stomie et la faire découvrir à l’autre, son partenaire, celui avec qui on partage sa vie...

Maxime : Au niveau de la reconstruction de l’image personnelle dans laquelle sont pris en compte un certain nombre de paramètres, comment intervenez-vous ou comment pouvez-vous amener, directement ou indirectement, à une acceptation ?

Dr François De Laroque : On pourrait éventuellement employer des techniques cognitivistes c'est-à-dire qu’on essaie de percevoir dans le discours du patient des distorsions de pensées, c'est-à-dire des pensées erronées sur son intégrité corporelle.

De la même manière un patient stomisé me dira « moi, je n’ai plus de tube digestif, moi je n’ai plus de sex-appeal ».

Je vais essayer de pointer avec lui certaines pensées qui sont erronées. Par exemple on va trouver dans le discours de certains patients une erreur de logique que l’on rencontre régulièrement et que l’on appelle le raisonnement dichotomique.

Le raisonnement dichotomique c’est le raisonnement sans nuance en tout ou rien ; c’est tout noir ou tout blanc. Par exemple : « avant je dormais, je me lavai, je draguai ; aujourd’hui, je ne peux plus dormir sur le ventre, me laver, draguer ». Non ! Ce n’est pas tout ou rien. Avec une stomie on peut,
quand même, malgré tout, se laver, prendre soin de soi et même séduire …

C’est dans ce genre de dialogue là que l’on pourra petit à petit accéder à une acceptation de la maladie. On va essayer aussi de déceler chez d’autres patients ce qu’on appelle des mécanismes de personnalisation c’est-à-dire une manière de raisonner où l’on s’implique trop dans la situation et où on
surévalue le lien existant entre l’événement et soi-même ; on entendra par exemple « il n’y a qu’à moi que cela arrive ». Non, il y a des milliers de patients cancéreux, il y a des milliers de patients stomisés et le sort ne s’est pas acharné sur vous particulièrement. On va donc pouvoir l’apprendre petit à petit (autrement dit il s’agit d’un nouveau conditionnement) et cela va nous amener à une acceptation de la maladie. Donc, le travail du psychiatre, du psychothérapeute, en particulier celui formé aux techniques cognitives, va être de repérer les distorsions de pensées, les erreurs de logique
et d’essayer de les discuter, de trouver des pensées alternatives en vue d’une meilleure acceptation du handicap, jusqu’à le faire quasiment disparaître, sans forcément le dénier.

Maxime : Dans le cadre de l’accompagnement préopératoire êtes-vous sollicité ?

Dr François De Laroque : Non, car jusqu’ici l’antenne vient juste de s’ouvrir et que nous n’avons pas entamé cette collaboration ensemble et que c’est un point qu’il faudra aborder avec le Pr. Gallo et son équipe ; voir les patients en amont bien avant la mutilation pour se préparer à cette nouvelle vie qui va arriver, encore une fois qu’elle soit définitive ou temporaire, pourrait leur être tout à fait bénéfique.

Norbert : Pensez-vous qu’en préopératoire, l’apport du témoignage d’une personne stomisée peut être un plus ?

Dr François De Laroque : Oui, bien sûr, c’est très important. Quand je vois les patients greffés ou en attente de greffe, je leur demande toujours de rencontrer, dans le cadre de leur bilan prégreffe, un patient qui a déjà été greffé ; cela fait partie du cheminement avant la greffe.

Norbert : On est là aussi pour prouver que le corps médical ne leur raconte pas de bêtises. On est là aussi pour témoigner que corps médical dit vrai …

Maxime : La douleur est un facteur important et peut nécessiter le besoin de l’exprimer. Le Psy a un rôle très important à jouer pour l’évacuation de cette douleur et le traumatisme qu’elle a créé. De quels moyens disposez-vous pour faciliter son évacuation et limiter les effets du traumatisme ?

Dr François De Laroque : On utilise les thérapies médicamenteuses pour le traitement de la douleur. Aujourd’hui, l’immense majorité des douleurs sont éradiquées, cependant il subsiste une souffrance psychique associée à cette douleur chronique ; je pense aussi aux douleurs résiduelles qui peuvent même persister malgré un traitement de fond de la douleur, et qui empoisonnent la vie des patients ; et là encore, on voit apparaître dans la sphère psychique du patient de nouvelles distorsions de pensées, les patients pouvant, petit à petit, voir toute leur vie psychique envahie par un phénomène douloureux , de sorte qu’il n’y aura plus de bien-être possible et tout leur psychisme sera progressivement envahi … Là encore on va essayer de cheminer avec ces patients et de voir s’il n’y a pas des aspects de leur vie qui sont exempts de cette douleur, de cette souffrance.

Maxime : Dans les centres anti-douleur ne serait-il pas possible d’établir un lien entre l’unité psychiatrique et le centre anti-douleur ?

Dr François De Laroque : Au centre anti-douleur de Beaujon, il y a un psychiatre qui officie déjà ; ce n’est pas valable dans tous les centres antidouleurs, car chaque centre a un fonctionnement autonome. Il n’existe pas de cursus commun sur la prise en charge psychiatrique de la douleur et l’étude des douleurs chroniques ne fait pas partie du cursus des étudiants en psychiatrie aujourd’hui.

Norbert : Dans un autre registre de douleur, à partir du moment où un patient rentre à l’hôpital il perd son identité et ne devient plus qu’un numéro. Une communication plus importante n’apporterait-elle pas plus d’aide ? Êtes vous sollicité par les différents services pour apporter un mieux-être ?

Dr François De Laroque : Oui, bien sur, il y a des patients en souffrance et chez qui au travers de leur discours on va pointer au premier plan de leur problématique un disfonctionnement dans la relation médecin-malade. Souvent ce que l’on repère en premier c’est un manque d’information évident,  et deuxièmement c’est le problème de la passivité du patient, de sa dépendance à l’institution et à l’équipe de soin ; c’est une chose sur laquelle il faut lutter de manière très énergique surtout dans le cas de la stomie ; il faut lutter quotidiennement pour ne pas se laisser envahir par cette stomie ; c’est vraiment important d’être actif dans ses soins, de poser des questions au corps médical, d’exiger des réponses ; il faut vraiment un contact permanent avec le personnel de l’hôpital, et surtout ne pas se laisser aller à cette passivité ; de toutes façons la stomie va nous amener malgré nous vers une position de soumission et donc une certaine forme de dépendance.
Donc, dans un premier temps, il est vraiment important de se tenir informé : « quand vais-je avoir mon scanner de contrôle ? Pourquoi n’ai-je pas eu mon médicament contre la douleur ? Quand ma famille peut- elle passer me voir ? Etc. … »

Maxime : Il faut donc réagir non pas en tant que patient, mais en tant qu’individu à part entière ?

Dr François De Laroque : Tout à fait ! Il est important que le patient se positionne en tant qu’individu à part entière avec son histoire personnelle. Et la tâche principale du thérapeute qui l’accompagne, est de l’aider à mobiliser toutes les ressources dont il dispose pour faire face au désagrément, à l’inconfort, ou, plus globalement, à l’atteinte de l’intégrité de la personne qu’occasionne la maladie et la mutilation qu’engendre la stomie.


Date de création : 04/02/2012 @ 17:11
Dernière modification : 21/02/2012 @ 12:33
Catégorie : Témoignages
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